C’est le blizzard qui souffle sur Alberta Plains et pas seulement. L’hiver est rude et la Terre est en colère. Les tempêtes rebelles rappellent à la juste mesure des choses. Un exemple peut-être pour ceux qui subissent les contraintes de l’ordre mondial.
Que vient faire l’ordre mondial dans tout ça ? Non, c’est vrai, c’est juste une vision du monde partagée par un certain nombre un peu partout. Vrai. Pourquoi se donner des moyens pour remplir une mission, si on peut se débrouiller avec peu...
Devant la Caisse des Familles, à Alberta Plains, c’est un peu la loterie. On y va de bon matin pour savoir pourquoi son virement n’est pas arrivé et on trouve porte close. Une affichette explique que ce n’est pas la peine de rester. Ni de revenir bientôt. Vous invite à aller voir ailleurs. Un autre jour, on aura fait la queue avant l’ouverture et après, on aura vu quelqu’un venir expliquer qu’en raison du nombre de dossiers à traiter l’antenne va devoir fermer. Et l’on se retrouvera seul, dans la rue, parmi d’autres, encore une fois, comme d’habitude. Trop de personnes d’un côté du guichet, pas assez de l’autre.
Nouvelle année et nouvelles résolutions. La PILE qui était présentée depuis sa création comme le « plus » qui allait ajouter aux actions existantes des prestations ciblées pour les publics les plus en difficulté est mort. Non bien sûr, ce n’est pas ce qui est dit. Ce qui est dit, c’est qu’il a des difficultés financières et qu’il faut le sauver et que, donc, on va changer la façon de travailler.
Plus de sorties « emploi » ou « qualification » mais une « file active ». La réduction de la masse salariale étant un remède possible, ceux qui seraient mécontents de leur sort ou qui ne se plieraient pas à la nouvelle vision du travail seraient invités à aller voir ailleurs. Quoi de mieux que de vider de tout sens l’activité même des référents ? D’ailleurs que devient-elle cette activité ? Réponse officielle : recevoir et faire émarger 40 personnes par mois pour 60 rendez-vous. Bien sûr, ces chiffres ont été « négociés » en tenant compte de l’activité habituelle des uns et des autres. C’est curieux que depuis la mise en place de ces référents, on ait refusé de discuter de l’activité même des référents et du bien fondé de ces créations de poste car ça pourrait peut-être éclairer sur leur utilité voire même justifier de leur disparition… Pour quoi faire un référent ? pour faire la même chose qu’un conseiller « classique», en fait. De quoi se plaint-on, ça fait un poste en plus dans les services, financé par la Communauté Continentale nous disait-on… Alors les projecteurs d'Alberta Plains, réfractaires au non-sens mais disponibles à la discussion avaient accédé à la proposition de création d’un poste exclusivement dédié à la recherche d’emploi.
Et voila maintenant que cette spécificité n’existe plus, plus rien n’existe en fait, seule la nécessité de recevoir un nombre donné de personnes et de les faire signer au bas d’une grille. Mais, au fait, pourquoi les gens se rendraient-ils à ces rendez-vous ? Et pourquoi continueraient-ils à venir, pour simplement signer une feuille d’entretien ?
Au-delà de ce point de vue fonctionnel, qu’a-t-on à proposer au public, au-delà des propres vicissitudes de structures administratives obsolètes ? Il faut exister parce qu’il y a des crédits pour cela. Il faudrait peut-être, par honnêteté pour le public, ajouter sur la porte des bureaux des référents PILE (ceux qui en ont), un panneau du genre « merci de bien vouloir signer pour sauvegarder mon poste ». Beau travail. (...)
Monsieur Allman est allé s’inscrire à Central Job. En arrivant dans la vieille bâtisse, il s’adresse à l’agent qui se trouve au guichet et lui formule sa demande. On lui indique alors un téléphone et on lui donne un numéro à appeler. Il appelle donc. La première fois, on lui demande de patienter, puis rien. La deuxième fois, il patiente, puis rien. La troisième fois, il répond à un questionnaire, mais il se trompe, la communication est coupée.
L'agent lui proposera d’essayer de son domicile. Merci.
Depuis que l’RSA avait été mis en place, la messe était dite. Les plus pauvres resteraient entre eux. Mais pour qu’ils ne fassent pas bloc , on leur mettrait des étiquettes à décoller pour qu’on puissent d’un moment à l’autre les basculer d’un dispositif à l'autre. De RSA chapeau ou socle, à fin de droit errant entre les services, de chercheur d’emploi réorienté à demandeur d’emploi sollicité ou encore invité absent qui chercherait à faire un recours contre sa radiation administrative (on pourrait aussi bien dire informatique-automatique). Plus personne n’y comprenait rien. Ce qui était clair, c’est que pour les uns, ce serait l’état qui paierait et pour les autres, le département. Bon. Et après ? Si on veut se payer une formation, par exemple, selon l’étiquette que l’on aura, il faudra se mettre dans la bonne file (la trouver) et ne pas en changer. En forme de flash-back , on pourrait se souvenir des longues discussions qu’il y avait eu en réunion de service au Dépôt d’Alberta Plains quelques années plus tôt. Sur les termes utilisés. Comment désigner le public. Bénéficiaire, client, usager ? Pile-poil en mettant les choses en perspective : usagés.
Pendant ce temps, à Alberta Plains toujours, en réunion de service, aujourd’hui, on demande aux projecteurs : qu’est-ce que vous faites, avec les gens ? (...)
Monsieur Merche n’y comprend rien à ces courriers de Central Job. En tout cas, ça fait peur à Madame. Forcément, la lettre est bordée d’un onglet bleu sombre mettant en valeur l’objet même de l’envoi : « Avertissement avant transfert de catégorie ». Pris ensemble ou séparément, ces mots-là ne disent rien qui vaille. Cela donne l’occasion d’aller dire bonjour au projecteur. La petite famille avec le fiston dans la poussette, pistolet laser au poing, se retrouve dans le bureau du Dépôt Rémi. La lettre est remise au projecteur qui rassure, explique et remet les choses à leur place. Le document atteste de ce que Monsieur a signalé qu’il allait entrer en formation et de ce fait, il n’est plus considéré comme étant à la recherche d’un emploi. Bon, c’est tout. Quoi que, sa formation ne dure que trois semaines… et puis, faut-il « avertir » les personnes de cet état de fait. Bof ?
Monsieur et madame comprennent, mais cependant, pourquoi Monsieur a-t-il reçu par SMS une proposition de formation puisque Central Job sait qu’il est en formation ?
Karaman Saldi a demandé à rencontrer son projecteur. Juste pour un conseil. Depuis des années il connait-et toute sa famille avec lui-l'adjointe au maire, madame Vernois. Il montre les photos avec les enfants, les cartes postales reçues et parle même de l'invitation qu'il avait reçue à aller à un spectacle, l'année dernière. Il sourit en racontant cela à son projecteur-conseiller polyvalent. Il s'était fait une joie d'emmener sa petite famille sous ce chapiteau bruyant de périphérie. En voyant les participants, il s'était rendu compte qu'il s'agissait d'une rencontre avec le parti des socios. C'est vrai que, malgré son teint basané (sauvons ce mot de la langue française !), Monsieur Saldi-et madame-ont obtenu la nationalité française et nous étions à quelques semaines des élections ! Mais en fait, là n'est pas l'objet de l'interrogation, c'était seulement un préambule. Voilà six mois, madame Vernois a demandé un CV à Monsieur Saldi en lui disant de ne pas s'inquiéter, qu'elle s'occuperait de lui trouver un emploi à la mairie... Le visage de monsieur Saldi par une combinaison savante de sourcils et d'yeux s'est transformé en point d'interrogation. Sa question n'est pas : dois-je faire confiance et attendre ou bien continuer mes démarches mais plutôt : pourquoi les gens sont-ils comme ça ? Il faut dire qu'il était tombé sur le bon projecteur pour avoir ce genre de débat, car oui, ça fait aussi partie du quotidien du projecteur. Evidemment lui aussi avait observé, de sa place, ce genre de gesticulations de marketing politique. Ainsi il avait vu partir du Dépôt rémi des courriers d'invitation étranges adressés à des rémis à la recherche d'un emploi. Etranges car signés par deux élus de la ville mais avec l'en-tête du secrétariat des élus. Pas grave, pas important, subtil, comptable, fonctionnel, esthétique ? Beurk ! Tout ça pour mettre en valeur la fameuse foire au travail ("rencontres") organisée par la ville et le comté et mettre en avant chacun des partis majoritaires dans ces instances ! Souvent un dicton indien venait ponctuer ces réflexions portant sur les stratégies des différents acteurs du territoire. Souvent le même d'ailleurs : "prenez les gens pour des imbéciles, ils vous le rendront bien". (...)
Quand la PILE avait été créée on avait dit partout dans la ville que cet organisme allait ramener de l’argent de la Communauté Continentale et qu’il permettrait de mettre en place des actions d’accompagnement aux publics les plus en difficulté. Que chaque centime dépensé se verrait ainsi ajouter une contribution communautaire et que ça faciliterait l’action des structures d’insertion. Soit.
Donc, on demanda aux structures d’insertion de faire entrer dans la PILE (voire même de « piler », disait-on) un maximum de personnes pour pouvoir rapporter le plus de fonds possible. Au début, ça permettait de bénéficier d’un accompagnement « renforcé », comme si les autres ne l’étaient pas-mais surtout ça permettait de bénéficier d’actions spécifiques mises en place pour un public qui ne trouvait pas de formation adaptée dans le droit commun. Elle facilitait aussi le financement d’actions payantes par le biais d’une enveloppe dite « souple ».
Mais « piler », à part l’acte administratif banal-ou pas-de faire signer un « engagement » à une personne, puis de le transmettre à une commission d’entrée qui statue sur le bien-fondé de cette proposition, qu’est-ce que ça apporte vraiment à la personne ? En réalité, l’intérêt ne tient qu’ à la possibilité d’obtenir un financement ou une place « réservée » dans une action de formation ou un emploi du même type. Mais au fait, qu’en est-il de l’égalité des uns et des autres et de la légalité de ces procédés aussi, du coup ?
En réalité, la question ne se pose pas en ces termes, dit-on. Ce qu’on dit, c’est que ça permet d’obtenir des fonds supplémentaires. Et puis c’est tout, vraiment. Tout, car il s’agit de procédures purement bureaucratiques qui sont bien loin des réalités des personnes concernées. Sauf quand une personne qui se présente pour un poste se voit demander le fameux « acte d’engagement de la PILE » pour pouvoir être recrutée ! Les conditions légales des dites embauches, liées au type de contrat, se sont vues adjoindre des conditionsd’ « opportunité » comme la « nécessaire » signature d’un contrat d’inscription et la signature de l’engagement PILE.
Oui, car n’oublions pas que nous sommes dans des contrées où la discrimination est un enjeu politique, mais, évidemment, ce sont toujours les autres qui discriminent. Les bons fonctionnaires, eux, remplissent-ou pas-sagement les conditions qui sont fixées par les mêmes politiques et fonctionnaires zélés. Il faut le bon papier, la bonne signature au bon endroit, que chaque administration puisse tenir ses objectifs de rentabilité… quitte à devoir réclamer par ailleurs des financements pour la lutte contre la discrimination… des autres.
Les projecteurs du dépôt rémi ont expliqué et re-expliqué à leurs chefs de services successifs, à la hiérarchie de Plain Creek, à la directrice de la PILE, au coordinateur local, maintes et maintes fois, que non, ajouter de la discrimination à la discrimination, c’était non, faire signer des paperasses sans la moindre signification pour les gens, c’était encore non, leur demander de faire rentrer de l’argent dans les caisses de la PILE, en bons camarades fonctionnaires, c’était toujours non. Umpff !! (...)
Madame Mallett ne parle pas. En entrant dans le bureau du projecteur elle hésite encore entre partir et rester et son caddie semble la freiner plus que de raison. En s’asseyant, elle se demande ce qu’elle va devoir donner comme explication. Elle a reçu le fameux courrier de la Caisse des Familles lui demandant de se rendre au Dépôt pour signer un contrat d’inscription et après bien des hésitations, elle a pris rendez-vous, pensant que, de toute façon, si on voulait la rayer des listes des rémis, on ne se priverait pas de le faire.
Elle a quand même cette appréhension qu’elle a toujours quand elle se rend dans une institution. Elle est déjà allée à la Caisse des Vieux, à la demande de la Caisse des Familles pour voir ce qu'il en serait d'une éventuelle pension. Et ce qu’on lui dit là était différent de ce qu’on lui avait dit là-bas. Les discours des uns et des autres se contredisent, se juxtaposent et finalement entretiennent une confusion. Et ici, donc, qu’est-ce que ce sera ?
« Alors, madame, qu’est-ce qui vous amène ? » demande le projecteur.
Madame Mallett veut bien remplir ce contrat d’inscription, mais elle a peur qu’en se faisant connaître de ce service, on vienne l’obliger à accepter un emploi et comme elle à 60 ans, elle ne voudra pas l’accepter et donc, on lui coupera son rémi. Elle avouera cela après quarante minutes d’entretien, quand elle se sera sentie assez en confiance avec son interlocuteur. Elle sera convaincue même, quand celui-ci lui aura démontré que personne ne viendra lui proposer quoi que ce soit, car pour que les seuls demandeurs d’emploi se voient proposer un poste quelconque, il faudrait déjà qu’il y ait quelques trois millions d’offres disponibles alors, pourquoi viendrait-on la chercher, elle, qui ne demande rien à personne ?
Elle remerciera poliment pour l’attention qui lui aura été portée pendant plus d’une heure et pour l’humanité qu’elle aura perçue dans ce bureau et s’excusera d’avoir laissé filer une larme, expliquant que ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas parlé à quelqu’un. Concluant sur le triste état du monde, elle annonce qu’elle retourne chez elle se plonger dans la lecture de Roland Barthes. (...)
Le printemps est là dit le calendrier et avec lui l’habituelle foire-pardon-forum de l’emploi. Euh, non, « Rencontres »… Rencontres pour l’emploi ! Ainsi « des entreprises recrutant dans différents secteurs seront présentes pour proposer des centaines d’offres d’emploi. »
Que c’est dommage qu’elles attendent des mois pour venir nous proposer du boulot,se dit Rawson Jalak. Nous, ça fait des années qu’on les attend. Ou qu’on ne les attend plus, d'ailleurs. Longtemps, longtemps, on a attendu des réponses aux courriers qu’on leur a adressés. Au moins cette fois on pourra voir des têtes, c’est ça une rencontre, non ?
Alors on va encore tout bien faire : aller à l’atelier de « préparation de CV », puis à l’atelier de « préparation à l’entretien » à la Maison du Travail, on va signer les fiches de liaison et les feuilles d’émargement pour que chacune des structures d'insertion de la ville reçoive son dû.
Puis on ira discuter avec les recruteurs-tenanciers de stand de pub qui vont nous vendre leur société et jamais nous rappeler. La SNCF, l’Armée, les grandes enseignes de la distribution, les boîtes d’intérim et les entreprises d’insertion-celles qui veulent nous donner des demi-salaires, parce qu’on n’est que des demi-portions et qu’on n'a que des demi-vies (Rawson a trouvé l’expression appropriée dans sa boite de comprimés).
Avec 3 millions de chômeurs, franchement, si chacun jouait le jeu, on ne serait pas obligés d’organiser des rencontres pour que les gens se trouvent. Et en plus, s’il y a beaucoup de monde, on pourra dire : quel succès !
Le chat de Jason en a vu bien d’autres. Evidemment, quand ils logeaient chez la mère de Jason, c’est la vieille dame qui menait la barque. Depuis sa disparition, les mètres carrés ont été réduits et tout le reste avec. Solitude, déprime, problèmes de santé s'enchaînent. Les amis ont fichu le camp depuis longtemps déjà, plus ceux que l’on évite pour ne pas avoir à payer des tournées ou se gaver de cafés noirs à la place des alcools. Et puis un soir, on se rend directement au bar et on aligne les verres, on parle aux uns et aux autres, on apostrophe, on se ridiculise, on se met la terre entière à dos, on se fait virer, on rentre chez soi et on met la musique à fond pour se meurtrir un peu plus. Et on n’écoute pas le chat qui dit « attention ! », alors on le balance par la fenêtre. (...)
La vague de courriers que la Caisse des Familles avait adressés aux rémis, leur demandant de se rendre dans les Dépôts pour signer un contrat d’inscription, n’avait pas fait bouger tant de monde que ça. A vrai dire, même les rémis en possession d’un contrat en cours de validité ne comprenaient pas vraiment le sens de cette « invitation ». Qu’avaient-ils mal fait, encore ?
Ce rappel soudain à la loi a ramené vers les dépôts des anciennes connaissances et en a produit de nouvelles. Cependant, pour un tel, quel sens cela a-t-il de refaire un contrat après le premier signé quelques années plus tôt ou comme pour cet autre, consciencieux, qui signe son douzième de rang ? Evidemment, pour certains, c’est l’occasion d’être informés de l’existence même des dépôts et de leurs missions, ainsi que du cadre légal des conditions d’attribution de leur allocation. Mais finalement, cela ne révèle-t-il pas les incohérences d’un système de balance qui pousse de plus en plus à la contrainte d’un respect des formes sans proposer de pistes valables de retour au monde des vivants pour le plus grand nombre ?
A Alberta Plains, finalement, on a l’impression que beaucoup de choses sont en action, mais des signes épars qui ne permettent pas une lecture d’un mouvement d’ensemble. Des éléments disparates qui perdent un peu plus les gens.
Jason Main avait jeté son chat par la fenêtre, heureusement, ils habitent tous deux au rez-de-chaussée. Cependant, il semblerait, au vu de l’état de ses mains, que l’explication ait été rude avec le félin. Les chats ont une bonne mémoire et ils savent bien que les maîtres qui ont réussi à arrêter l’alcool ne doivent pas y retoucher. (...)
Sur la place du village, à grands coups de tambours, on annonce le démarrage de la construction du futur centre commercial Grand Canal qui promet de donner du travail aux jeunes et aux vieux, aux miséreux, aux éclopés, aux discriminés de tous poils. Les portes du paradis vont s’ouvrir en grand et toutes les structures de la ville et du Comté se pressent au-devant de la scène à la fois pour faire connaître à la population leurs engagements mais aussi pour promouvoir « leurs » nécessiteux. Les entreprises signent des engagements de bonne conduite à tout-va. Oui, elles embaucheront les gens d’ici, oui, elles les formeront, oui chacun sera fier de travailler pour ce modèle vertueux de projet économique et social… Oui, oui ! Ouf !
Dix ans déjà ! Le même discours, les mêmes espoirs, les mêmes engagements, le même battage médiatique… avaient été tenus par d’autres ou par les mêmes qui sont encore là. Evidemment, maintenant, avec la nouvelle municipalité, la ville esttournée vers l’avenir radieux et vers la prospérité promise. Les rémis se souviennent.
On aurait besoin de bras pour les travaux, de mains pour le ménage, de cerveaux pour l’organisation… Evidemment, qu’est-ce que c’est, dix ans dans une vie ? L’espoir fait vivre… les politiques. Pour ces emplois-là, comme pour les autres « nouveautés » de l’année-la maison du Travail et le nouveau Central Jobs-on remettra les compteurs à zéro et on recommencera à faire les mêmes choses que l’on a toujours faites. On pourra alors démontrer que les administrations se donnent du mal pour leur population. Ou peut-être qu’elles trouvent seulement dans ces mouvements une justification de leur propre existence.
D’autres diraient sans doute que les « décideurs » de ces politiques sont bien éloignés de ce que vivent les gens.
A Alberta Plains, comme ailleurs, les faits sont têtus, et dans les cités couvertes par le soleil couchant, pendant que les télévisions scandent les discours volontaires et soi-disant pédagogiques des politiques, les rémis ouvrent les boites de conserves qu’ils ont rapportées de l’épicerie sociale. (...)
Et Pan ! Cette fois ça y est les panneaux sont fixés une bonne fois pour toutes !
A Alberta Plains, il y aura un panneau « Maison du Travail du Comté de Plain Creek – Maison des Jeunes » pour la Maison des Jeunes, un panneau « Maison du Travail du Comté de Plain Creek » plus l’ancien panneau « Dépôt Rémi » pour le Dépôt et un panneau « Maison du Travail du Comté de Plain Creek – Maison des Jeunes » pour la Maison du Travail « proprement » dite.
Ce qui va être drôle, surtout, c’est de voir comment l’ouverture de la « Maison du Travail » va être annoncée et comment les gens pourront se diriger vers elle et pour quoi y faire.
Tout cela rappellera aux plus anciens ce qui s’était passé il y a quelques années avec les mêmes locaux, les mêmes acteurs et les mêmes publics.
Une dizaine d’années plus tôt, la Maison des Jeunes avait servi de support à la création de la PILE (une Programmation pour l’Insertion Locale et l’Emploi). Cette entité permit à la M des J de recevoir des fonds communautaires pour créer des actions pour le public le plus en difficulté sur la ville mais aussi et surtout pour financer des postes et des actions propres à la MDJ. Ainsi le public dit « adulte » se retrouvait à fréquenter des locaux et des ateliers destinés aux jeunes. Mais pour que ce public « surnuméraire » puisse être accompagné, il avait été demandé aux projecteurs du Dépôt rémi d’intervenir sur ces ateliers. Et petit à petit on demanda toujours plus de main d’œuvre au Dépôt pour soulager la gestion du personnel MDJ et sans tenir compte des réflexions du Dépôt, tant sur le contenu des actions que des modalités d’exécution. Ainsi le Dépôt renonça-t-il, in fine, à participer à des ateliers qui n’en étaient plus et où l’accueil même du public adulte n’était plus assuré par la MDJ.
Aujourd’hui, donc, le public adulte va se voir proposer l’ouverture d’un espace intitulé « Maison du travail » dans des locaux de la MDJ et il y croisera le public « jeune » qui viendra rencontrer ses conseillers. Une idée de sortie familiale, finalement.
Quant aux rémis, ils sont d’ores et déjà surpris de constater que « leur » Dépôt, qu’ils avaient bien identifié et depuis longtemps, comme un lieu d’accompagnement global, se voit attribuer le panneau « Maison du Travail » qui n’a aucun sens en relation aux missions mêmes de ce service.
Beaucoup de bruit pour rien dans les murs d’Alberta Plains, beaucoup d’agitation, de la fébrilité, et finalement, les mêmes jeux de rôle. (...)
Autre nouveauté de l’année, c’est la création de Central Job. Pour être précis, c’est de fusion qu’il s’agit puisque les chercheurs d’emploi avaient à faire à la fois à un organisme pour le versement d’une prestation de chômage (et le contrôle qui va avec) et un autre pour l’accompagnement à la recherche d’emploi. Il semblait clair désormais que la nouvelle institution continuerait d’exercer un contrôle mais pour ce qui est de rencontrer un conseiller, il faudrait rester solide. Et surtout ne pas hésiter à manier le téléphone.
Disons-le, de nos jours si jamais vous tremblez un peu des doigts ou si vous n’avez pas les lunettes adaptées, personne ne viendra vous solliciter pour vous proposer quoi que ce soit. Heureusement encore que les machines travaillent toutes seules et qu’elles peuvent faire partir des courriers à dates choisies pour vous inviter à tel où tel événement. Peu importe qu’il ne corresponde pas à votre attente, quelque part, dans un casier que vous ignorez, une case « contact » sera cochée.
Evidemment, il y a quelques années, vous aviez rencontré monsieur Untel dans cette Agence après le pont, mais maintenant, la gestion mécanique vous attribuera, au moment où vous appellerez, une croix dans une case du planning de réception.
Pourquoi pas après tout, puisque de toute façon, la personne qui vous recevra n’aura pas le temps de discuter avec vous, et puis « vous », c’est qui ? celui qui est « là » ou celui qui est dans la « machine » ? Non, franchement, vous voulez quoi ? Si vous ne faites pas partie de la bonne catégorie (disons celle qui a des chances de s’en sortir et qui sera sollicitée), il faudra vous débrouiller seul. Autre façon de dire qu’on ne mise pas sur les chevaux perdants, car après tout, il faudra bien rendre des chiffres, les fameux « chiffres officiels du chômage ». (...)
Cri…Cri… Pan ! Pan… ça n’arrêtait pas de clouer, déclouer, dans la Cité Monarch d’Alberta Plains. De poser et retirer et redéposer, ajuster, adapter, réécrire les panneaux sur les murs de la Maison de la Jeun… euh, du Trav… oui, on ne savait plus trop, en fait.
Dans le nouvel organigramme,la Maison de la Jeunesse d’Alberta Plains fait partie de la Maison du Travail du Comté de Plain Creek, mais en même temps, l’antenne d’Alberta Plains de la Maison du Travail s’installe dans les locaux de la Maison de la Jeunesse. Et en plus, ce local-là continuerait à recevoir à la fois du public pour la Maison de la Jeunesse et un public pour la Maison du Travail ! Je pose mon trois et je retiens deux et ça nous fait donc : une Maison de la Jeunesse qui veut garder son identité et son pouvoir local et une Maison du Travail que l’on voudrait chapeau unique regroupant toutes les structures.
Gageons qu’entre les deux panneaux, le public se perdra avec une égale facilité. (…)
D’autres changements se profilaient dans la petite ville d’Alberta Plains. Depuis de nombreux mois déjà on entendait les rumeurs concernant l’ouverture prochaine d’une Maison du Travail. Des crédits avaient été obtenus depuis longtemps pour cette maison-là, mais il s’agissait de savoir comment cet argent serait utilisé.
Finalement la Maison se trouva logée àla Maison de la Jeunesse. Ce qui signifiait en réalité que la dernière nommée s’agrandissait par ailleurs en bénéficiant de nouveaux espaces et partagerait ses anciens locaux avec la maison nouvelle. Une Maison de poupées russes, quoi. Maison avec un grand M d’ailleurs, puisque toutes les structures d’accueil du comté de Plain Creek se trouvaient regroupées sous l'étiquette «Maison du Travail du Comté de Plain Creek» et que cet équipage se déclinerait par antennes locales dans chaque ville du comté.
Evidemment au moment où tout ceci se mettait en branle, on était-disons, certains étaient-encore dans le discours de la « croissance »,de la « baisse du chômage » ou encore même de la « libération » du travail...
Quandla Maison allait ouvrir à Alberta Plains, au moins serait-on sûrs d’avoir la maison. Pour le travail, on verrait plus tard…(...)
Les casiers, s’ils étaient correctement remplis permettaient ensuite de remplir des grilles lesquelles grilles permettaient de produire des tableaux. Ces tableaux étaient ensuite compilés et rendaient finalement compte de pas grand-chose tellement les choses avaient été sassées, tamisées, réduites, contraintes à des données sans relief.
Si l’on reprend la chaîne d’événements, on voit bien qu’à l’entrée, il y des hommes et des femmes et qu’à la sortie il n’y a que des chiffres. Evidemment, c’est plus facile à appréhender des chiffres, ça se lit vite les chiffres, ça s’estime en plus ou en moins, en mieux et en moins bien, en plus ceci ou moins cela… Et surtout ça évite de voir que ça fait beaucoup.
Strait Bookend dirait sans doute que 15 000 rémis, ça fait peut-être 15 000 personnes mais ça ne fait jamais que 5 chiffres. (...)
Lorsque le nouveau système de remplissage de casier (ou de cochage) avait été mis en place, oui, disons imposé plutôt car à ce jour, rien n’est vraiment bien en place-c’est le moins qu’on puisse dire-lorsque ce système est arrivé, donc, toutes sortes de questions ont été soulevées par certains projecteurs. La première concernait la sécurité des données… En effet, il faut savoir que le procédé devait permettre que les casiers cochés des rémis soient transmis au centre de gestion de Plain Creek par livraison à bicyclette. Et on a considéré, bien sûr, que le transport de ces données dites « ultra confidentielles » était risqué. Et d’abord, pour les stocker où ? et qui pourrait y accéder ? et pour quoi faire ? Rappelons que, jusqu’alors, les données confectionnées par les projecteurs restaient simplement dans leurs bureaux et qu’elles étaient le fruit des entretiens avec les rémis. Les données donc, une fois transmises au centre de Plain Creek étaient acheminées ensuite vers un blockhaus où toutes autres sortes de casiers étaient stockés (grandes entreprises, disait-on) qu’on appela poulailler. La seconde objection concernait justement la nature même des données puisque les casiers qu’on demandait de remplir allaient bien au-delà de ce qu’il était nécessaire ou utile de savoir de la personne pour pouvoir travailler avec elle, du genre : « depuis quand habitez-vous à cette adresse ? », « avez-vous des problèmes de santé ? » ou encore mieux, est-ce que le projecteur pense que la personne reçue a des problèmes de santé… Qui cela pouvait-il bien intéresser que Monsieur Duchmol ne puisse rester en emploi parce qu’il picolait en cachette ? Non, les vrais dangers, c’étaient les agents eux-mêmes qui pouvaient avoir accès à ces données et les approvisionner inconsidérément sur pression de l’outil contraignant. Bref, il apparaissait clairement que voir une personne pour la première fois et s’escrimer à remplir ces casiers en forme d’interrogatoire ne mettait pas en condition d’établir une relation de confiance. Disons-le aussi, être reçu par un agent qui se débat avec un outil récalcitrant ne donne pas une image très rassurante et finalement cela introduit dans la relation un tiers qui prend la place principale dans ce créneau spatio-temporel délicat de la première rencontre ! (...)
La révolte n’était pourtant pas l’exclusivité de certains rémis. Ainsi, parmi les projecteurs y avait-il des individus qui étaient réputés pour leurs prises de position tranchées et tranchantes à l’adresse de leur hiérarchie. Evidemment cela donnait un peu de piquant aux réunions de groupe à Plain Creek auxquelles tous les agents de la Plaine étaient conviés. Il faut dire aussi que rares étaient les occasions pour ceux-ci de se retrouver dans un même endroit, encore plus rare de communiquer entre eux.
Tout n’était pas toujours compréhensible dans les interventions de Strait Bookend, pour parler de lui. On pourrait même dire qu’il était craint par certains car sa façon de s’exprimer laissait parfois supposer une quelconque menace dans ses propos. Non, en réalité, c’est sa rapidité qui était en cause, il était incompréhensible parce qu’il arrivait avant les autres à des conclusions pas même envisagées par le plus grand nombre et donc forcément en décalage. Et en plus, il osait parler… (…)
Lorsque les rémis passaient au Dépôt pour parler de leurs démarches avec les Projecteurs (c’est le nom qu’on donnait aux agents de saisie de l’ancien temps) souvent, ils s’éparpillaient à parler de choses et d’autres même insignifiantes pour tout un chacun mais si utiles à aborder quand on n’a personne à qui les dire, ou bien même personne qui accepte de les entendre. Ainsi nombre de révoltes, d’indignations, de souffrances et même d’aliénations venaient se déposer dans les bureaux du Dépôt.
Evidemment, ils repartaient plus légers mais tout aussi lourds, puisque peu de choses se réglaient là, ou du moins, peu de choses immédiatement palpables sinon le simple fait d’être « visible » aux yeux de quelques uns. Visible non pas en tant que rémi mais en temps qu’individu citoyen membre d’une communauté. Car, eux, pour la plupart ne se sentaient pas considérés comme des citoyens à part entière, exclus qu’ils étaient, de fait, de bon nombre de circuits ou de rites sociaux. Eux savaient bien que se nourrir n’était pas facile, se loger convenablement était une loterie et s’offrir des distractions une utopie, quasiment une indécence… (...)