everybody knows that the dice are loaded and everybody rolls with their fingers crossed
tout commence
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mercredi

7

D’autres changements se profilaient dans la petite ville d’Alberta Plains. Depuis de nombreux mois déjà on entendait les rumeurs concernant l’ouverture prochaine d’une Maison du Travail. Des crédits avaient été obtenus depuis longtemps pour cette maison-là, mais il s’agissait de savoir comment cet argent serait utilisé.

Finalement la Maison se trouva logée à la Maison de la Jeunesse. Ce qui signifiait en réalité que la dernière nommée s’agrandissait par ailleurs en bénéficiant de nouveaux espaces et partagerait ses anciens locaux avec la maison nouvelle. Une Maison de poupées russes, quoi. Maison avec un grand M d’ailleurs, puisque toutes les structures d’accueil du comté de Plain Creek se trouvaient regroupées sous l'étiquette «Maison du Travail du Comté de Plain Creek» et que cet équipage se déclinerait par antennes locales dans chaque ville du comté.

Evidemment au moment où tout ceci se mettait en branle, on était-disons, certains étaient-encore dans le discours de la « croissance », de la « baisse du chômage » ou encore même de la « libération » du travail...

Quand la Maison allait ouvrir à Alberta Plains, au moins serait-on sûrs d’avoir la maison. Pour le travail, on verrait plus tard…(...)



mardi

6

Les casiers, s’ils étaient correctement remplis permettaient ensuite de remplir des grilles lesquelles grilles permettaient de produire des tableaux. Ces tableaux étaient ensuite compilés et rendaient finalement compte de pas grand-chose tellement les choses avaient été sassées, tamisées, réduites, contraintes à des données sans relief.

Si l’on reprend la chaîne d’événements, on voit bien qu’à l’entrée, il y des hommes et des femmes et qu’à la sortie il n’y a que des chiffres. Evidemment, c’est plus facile à appréhender des chiffres, ça se lit vite les chiffres, ça s’estime en plus ou en moins, en mieux et en moins bien, en plus ceci ou moins cela… Et surtout ça évite de voir que ça fait beaucoup.


Strait Bookend dirait sans doute que 15 000 rémis, ça fait peut-être 15 000 personnes mais ça ne fait jamais que 5 chiffres. (...)



lundi

5

Lorsque le nouveau système de remplissage de casier (ou de cochage) avait été mis en place, oui, disons imposé plutôt car à ce jour, rien n’est vraiment bien en place-c’est le moins qu’on puisse dire-lorsque ce système est arrivé, donc, toutes sortes de questions ont été soulevées par certains projecteurs.
La première concernait la sécurité des données… En effet, il faut savoir que le procédé devait permettre que les casiers cochés des rémis soient transmis au centre de gestion de Plain Creek par livraison à bicyclette. Et on a considéré, bien sûr, que le transport de ces données dites « ultra confidentielles » était risqué. Et d’abord, pour les stocker où ? et qui pourrait y accéder ? et pour quoi faire ? Rappelons que, jusqu’alors, les données confectionnées par les projecteurs restaient simplement dans leurs bureaux et qu’elles étaient le fruit des entretiens avec les rémis. Les données donc, une fois transmises au centre de Plain Creek étaient acheminées ensuite vers un blockhaus où toutes autres sortes de casiers étaient stockés (grandes entreprises, disait-on) qu’on appela poulailler.
La seconde objection concernait justement la nature même des données puisque les casiers qu’on demandait de remplir allaient bien au-delà de ce qu’il était nécessaire ou utile de savoir de la personne pour pouvoir travailler avec elle, du genre : « depuis quand habitez-vous à cette adresse ? », « avez-vous des problèmes de santé ? » ou encore mieux, est-ce que le projecteur pense que la personne reçue a des problèmes de santé… Qui cela pouvait-il bien intéresser que Monsieur Duchmol ne puisse rester en emploi parce qu’il picolait en cachette ? Non, les vrais dangers, c’étaient les agents eux-mêmes qui pouvaient avoir accès à ces données et les approvisionner inconsidérément sur pression de l’outil contraignant.
Bref, il apparaissait clairement que voir une personne pour la première fois et s’escrimer à remplir ces casiers en forme d’interrogatoire ne mettait pas en condition d’établir une relation de confiance. Disons-le aussi, être reçu par un agent qui se débat avec un outil récalcitrant ne donne pas une image très rassurante et finalement cela introduit dans la relation un tiers qui prend la place principale dans ce créneau spatio-temporel délicat de la première rencontre ! (...)

mercredi

4

La révolte n’était pourtant pas l’exclusivité de certains rémis. Ainsi, parmi les projecteurs y avait-il des individus qui étaient réputés pour leurs prises de position tranchées et tranchantes à l’adresse de leur hiérarchie. Evidemment cela donnait un peu de piquant aux réunions de groupe à Plain Creek auxquelles tous les agents de la Plaine étaient conviés. Il faut dire aussi que rares étaient les occasions pour ceux-ci de se retrouver dans un même endroit, encore plus rare de communiquer entre eux.


Tout n’était pas toujours compréhensible dans les interventions de Strait Bookend, pour parler de lui. On pourrait même dire qu’il était craint par certains car sa façon de s’exprimer laissait parfois supposer une quelconque menace dans ses propos. Non, en réalité, c’est sa rapidité qui était en cause, il était incompréhensible parce qu’il arrivait avant les autres à des conclusions pas même envisagées par le plus grand nombre et donc forcément en décalage. Et en plus, il osait parler… (…)


vendredi

3

Lorsque les rémis passaient au Dépôt pour parler de leurs démarches avec les Projecteurs (c’est le nom qu’on donnait aux agents de saisie de l’ancien temps) souvent, ils s’éparpillaient à parler de choses et d’autres même insignifiantes pour tout un chacun mais si utiles à aborder quand on n’a personne à qui les dire, ou bien même personne qui accepte de les entendre. Ainsi nombre de révoltes, d’indignations, de souffrances et même d’aliénations venaient se déposer dans les bureaux du Dépôt.

Evidemment, ils repartaient plus légers mais tout aussi lourds, puisque peu de choses se réglaient là, ou du moins, peu de choses immédiatement palpables sinon le simple fait d’être « visible » aux yeux de quelques uns. Visible non pas en tant que rémi mais en temps qu’individu citoyen membre d’une communauté. Car, eux, pour la plupart ne se sentaient pas considérés comme des citoyens à part entière, exclus qu’ils étaient, de fait, de bon nombre de circuits ou de rites sociaux. Eux savaient bien que se nourrir n’était pas facile, se loger convenablement était une loterie et s’offrir des distractions une utopie, quasiment une indécence… (...)


jeudi

2

Depuis des mois déjà les rémis se faisaient rares, non pas que leur nombre ait diminué, mais ils se déplaçaient moins vers les structures d’accueil. Les uns étant sans doute occupés à rechercher un toit pour l’hiver, les autres se débattant dans leurs difficultés quotidiennes de santé et de recherche de travail. Il y avait bien ces courriers qui leur avaient été envoyés par le Contrôle Général-auquel il ne comprenaient pas grand-chose d’ailleurs. Certains se poussaient à répondre aux sollicitations, ne serait-ce que par crainte de retours de bâtons. D’autres s’étonnaient qu’on se souvienne de leur existence après des années d’indifférence.


Les rémis ne faisaient pas beaucoup de bruit, lassés qu’il étaient, souvent, de ne pas trouver leur place dans le dispositif socio économique qui avait été bâti autour d’eux. Pour la plupart isolés, la survie était devenu leur principale occupation. Compliqué pour eux d’envisager l’avenir, certains, même, qui s’en sortaient, retournaient à leur précarité après quelques mois. Ils s’étaient vu octroyé depuis quelques temps un droit à utiliser les transports publics gratuitement. C’était une bonne chose, mais où pourraient-ils bien aller ? et qui voudrait d’eux ?


A Alberta Plains, les rémis venaient de temps en temps tailler une bavette avec les agents du Dépôt. Ils se connaissaient depuis longtemps souvent et avaient établi des liens solides à la fois de confiance et de respect mutuel. Même si les conseils prodigués ne se matérialisaient pas forcément, il était important pour les rémis de confronter leur perception intime de ce monde à l’analyse bienveillante pour eux mais lucide pour cette société qu’avaient les agents du Dépôt. Par ces temps de gel, où le pire était annoncé pour la nouvelle année, ça réchauffait le cœur de ne pas se sentir extra-terrestre chez soi. (...)


mercredi

1

La vie s’écoulait paisiblement à Alberta Plains. La neige avait recouvert de boue la grand-rue et les serpillières avaient été sorties aux entrées des bâtiments administratifs. Les agents de permanence au Dépôt s’escrimaient à utiliser leur nouvel outil de travail. En effet, pour cette nouvelle année, ils avaient été dotés d’un magnifique arc de saisie qui allait rendre plus facile la vie de certains. Il n’était pourtant pas aisé à manipuler cet arc-là. Remplacer l’utilisation des stylos à cartouche par ce nouveau procédé était révolutionnaire mais combien douloureux pour les articulations qui souffraient déjà des rigueurs de cet hiver.


L’arc était composé d’un mécanisme qui rappelait assez les vieilles machines à coudre de la fin du XXe siècle et d’un bras qui aurait quelque chose à voir avec une roulette de dentiste (ou un bras de robot des chaînes de montage automobile).

Le procédé permettait, en actionnant une pédale qui alimentait le système et avec un magnifique stylet magnétique disposé au bout d’un bras articulé-assez difficilement articulable d’ailleurs-de cocher des cases dans un casier (évidemment) composé de dizaines de rangées de cases donc.

C’était un travail minutieux mais hasardeux car le bras était équipé d’un balancier qui le rendait léger et en même temps virevoltant ce qui ne facilite pas la précision et l’agent en charge des saisies devait constamment tendre les muscles de son bras pour maintenir un équilibre entre la force de la balance et la légèreté du stylet. Les agents étaient également équipés de lunettes grossissantes et d’une torche frontale pour viser au plus juste.

Cette souffrance au labeur était heureusement compensée par la satisfaction du devoir accompli dans les règles de l’art et déjà les opérateurs les plus adroits, fiers comme des poux, se faisaient-ils photographier devant leurs casiers cochés. (...)