everybody knows that the dice are loaded and everybody rolls with their fingers crossed
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jeudi

17

Karaman Saldi a demandé à rencontrer son projecteur. Juste pour un conseil. Depuis des années il connait-et toute sa famille avec lui-l'adjointe au maire, madame Vernois. Il montre les photos avec les enfants, les cartes postales reçues et parle même de l'invitation qu'il avait reçue à aller à un spectacle, l'année dernière. Il sourit en racontant cela à son projecteur-conseiller polyvalent. Il s'était fait une joie d'emmener sa petite famille sous ce chapiteau bruyant de périphérie. En voyant les participants, il s'était rendu compte qu'il s'agissait d'une rencontre avec le parti des socios. C'est vrai que, malgré son teint basané (sauvons ce mot de la langue française !), Monsieur Saldi-et madame-ont obtenu la nationalité française et nous étions à quelques semaines des élections !
Mais en fait, là n'est pas l'objet de l'interrogation, c'était seulement un préambule. Voilà six mois, madame Vernois a demandé un CV à Monsieur Saldi en lui disant de ne pas s'inquiéter, qu'elle s'occuperait de lui trouver un emploi à la mairie...
Le visage de monsieur Saldi par une combinaison savante de sourcils et d'yeux s'est transformé en point d'interrogation. Sa question n'est pas : dois-je faire confiance et attendre ou bien continuer mes démarches mais plutôt : pourquoi les gens sont-ils comme ça ?
Il faut dire qu'il était tombé sur le bon projecteur pour avoir ce genre de débat, car oui, ça fait aussi partie du quotidien du projecteur. Evidemment lui aussi avait observé, de sa place, ce genre de gesticulations de marketing politique. Ainsi il avait vu partir du Dépôt rémi des courriers d'invitation étranges adressés à des rémis à la recherche d'un emploi. Etranges car signés par deux élus de la ville mais avec l'en-tête du secrétariat des élus. Pas grave, pas important, subtil, comptable, fonctionnel, esthétique ? Beurk ! Tout ça pour mettre en valeur la fameuse foire au travail ("rencontres") organisée par la ville et le comté et mettre en avant chacun des partis majoritaires dans ces instances !
Souvent un dicton indien venait ponctuer ces réflexions portant sur les stratégies des différents acteurs du territoire. Souvent le même d'ailleurs : "prenez les gens pour des imbéciles, ils vous le rendront bien". (...)

vendredi

16


Quand la PILE avait été créée on avait dit partout dans la ville que cet organisme allait ramener de l’argent de la Communauté Continentale et qu’il permettrait de mettre en place des actions d’accompagnement aux publics les plus en difficulté. Que chaque centime dépensé se verrait ainsi ajouter une contribution communautaire et que ça faciliterait l’action des structures d’insertion. Soit.

Donc, on demanda aux structures d’insertion de faire entrer dans la PILE (voire même de « piler », disait-on) un maximum de personnes pour pouvoir rapporter le plus de fonds possible. Au début, ça permettait de bénéficier d’un accompagnement « renforcé », comme si les autres ne l’étaient pas-mais surtout ça permettait de bénéficier d’actions spécifiques mises en place pour un public qui ne trouvait pas de formation adaptée dans le droit commun. Elle facilitait aussi le financement d’actions payantes par le biais d’une enveloppe dite « souple ».

Mais « piler », à part l’acte administratif banal-ou pas-de faire signer un « engagement » à une personne, puis de le transmettre à une commission d’entrée qui statue sur le bien-fondé de cette proposition, qu’est-ce que ça apporte vraiment à la personne ? En réalité, l’intérêt ne tient qu’ à la possibilité d’obtenir un financement ou une place « réservée » dans une action de formation ou un emploi du même type. Mais au fait, qu’en est-il de l’égalité des uns et des autres et de la légalité de ces procédés aussi, du coup ?

En réalité, la question ne se pose pas en ces termes, dit-on. Ce qu’on dit, c’est que ça permet d’obtenir des fonds supplémentaires. Et puis c’est tout, vraiment. Tout, car il s’agit de procédures purement bureaucratiques qui sont bien loin des réalités des personnes concernées. Sauf quand une personne qui se présente pour un poste se voit demander le fameux « acte d’engagement de la PILE » pour pouvoir être recrutée ! Les conditions légales des dites embauches, liées au type de contrat, se sont vues adjoindre des conditions d’ « opportunité » comme la « nécessaire » signature d’un contrat d’inscription et la signature de l’engagement PILE.

Oui, car n’oublions pas que nous sommes dans des contrées où la discrimination est un enjeu politique, mais, évidemment, ce sont toujours les autres qui discriminent. Les bons fonctionnaires, eux, remplissent-ou pas-sagement les conditions qui sont fixées par les mêmes politiques et fonctionnaires zélés. Il faut le bon papier, la bonne signature au bon endroit, que chaque administration puisse tenir ses objectifs de rentabilité… quitte à devoir réclamer par ailleurs des financements pour la lutte contre la discrimination… des autres.

Les projecteurs du dépôt rémi ont expliqué et re-expliqué à leurs chefs de services successifs, à la hiérarchie de Plain Creek, à la directrice de la PILE, au coordinateur local, maintes et maintes fois, que non, ajouter de la discrimination à la discrimination, c’était non, faire signer des paperasses sans la moindre signification pour les gens, c’était encore non, leur demander de faire rentrer de l’argent dans les caisses de la PILE, en bons camarades fonctionnaires, c’était toujours non. Umpff !! (...)

mercredi

15

Madame Mallett ne parle pas. En entrant dans le bureau du projecteur elle hésite encore entre partir et rester et son caddie semble la freiner plus que de raison. En s’asseyant, elle se demande ce qu’elle va devoir donner comme explication. Elle a reçu le fameux courrier de la Caisse des Familles lui demandant de se rendre au Dépôt pour signer un contrat d’inscription et après bien des hésitations, elle a pris rendez-vous, pensant que, de toute façon, si on voulait la rayer des listes des rémis, on ne se priverait pas de le faire.

Elle a quand même cette appréhension qu’elle a toujours quand elle se rend dans une institution. Elle est déjà allée à la Caisse des Vieux, à la demande de la Caisse des Familles pour voir ce qu'il en serait d'une éventuelle pension. Et ce qu’on lui dit là était différent de ce qu’on lui avait dit là-bas. Les discours des uns et des autres se contredisent, se juxtaposent et finalement entretiennent une confusion. Et ici, donc, qu’est-ce que ce sera ?

« Alors, madame, qu’est-ce qui vous amène ? » demande le projecteur.

Madame Mallett veut bien remplir ce contrat d’inscription, mais elle a peur qu’en se faisant connaître de ce service, on vienne l’obliger à accepter un emploi et comme elle à 60 ans, elle ne voudra pas l’accepter et donc, on lui coupera son rémi. Elle avouera cela après quarante minutes d’entretien, quand elle se sera sentie assez en confiance avec son interlocuteur. Elle sera convaincue même, quand celui-ci lui aura démontré que personne ne viendra lui proposer quoi que ce soit, car pour que les seuls demandeurs d’emploi se voient proposer un poste quelconque, il faudrait déjà qu’il y ait quelques trois millions d’offres disponibles alors, pourquoi viendrait-on la chercher, elle, qui ne demande rien à personne ?

Elle remerciera poliment pour l’attention qui lui aura été portée pendant plus d’une heure et pour l’humanité qu’elle aura perçue dans ce bureau et s’excusera d’avoir laissé filer une larme, expliquant que ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas parlé à quelqu’un. Concluant sur le triste état du monde, elle annonce qu’elle retourne chez elle se plonger dans la lecture de Roland Barthes. (...)